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30 années de lutte |
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Il s'agit d'enfants qui ont mal, à qui on fait mal,
que l'on viole du pire des viols
dans leur présent et leur avenir.
Au couteau, à la pierre, lame de rasoir, morceau de verre,
dans une atmosphère de fête ou de terreur, ou même à l'hôpital,
des millions de bébées, fillettes, adolescentes, sont sexuellement mutilées.
En 1997, nous avons fait exploser ce tabou.
En cette lutte permanente, ce sont les petites qui gagnent.
Irréversiblement.
Le feu de brousse que nous avons allumé ne s’éteindra pas.
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1976. À la lecture du livre de Benoîte Groult «Ainsi soit-elle», les futurs fondateurs de Sentinelles découvrent l’horreur et l’ampleur du drame personnel, physique et psychique que subissent des millions de fillettes soumises de gré ou de force aux mutilations sexuelles. Face à ce massacre perpétué dans l’indifférence et le silence général, Edmond Kaiser mettra jusqu’à sa mort, en 2000, toute sa ténacité au service de son abolition.
1977. Pour faire exploser le tabou des mutilations sexuelles féminines dont sont victimes les filles et les femmes africaines, tenue d’une conférence de presse internationale à Genève. Au banc des accusés, l'organisation mondiale de la santé (OMS) qui protégeait honteusement ces pratiques depuis plus de vingt ans, plus respectueuse de «conceptions sociales et culturelles» que de la vie des filles et de la santé des femmes. Acculée par les multiples pressions que suscite cette conférence, l’OMS mettra, pour la première fois en 1979, le problème des mutilations sexuelles féminines à l’ordre du jour de son séminaire sur la santé des femmes, tenu à Khartoum. • Édition et diffusion de deux dossiers d’information: «Les mutilations sexuelles féminines»
1980. Fondation du mouvement Sentinelles pour se consacrer alors en priorité au harcèlement des pouvoirs internationaux et nationaux, et au soutien d'initiatives privées, collectives ou associatives propres à briser le silence, à faire surgir la connaissance et rayonner la lutte contre cette pratique massacreuse de filles depuis des millénaires. • Édition et diffusion du dossier d’information: «Mutilations sexuelles féminines et Mariage Précoce»
1983-1985. Visites aux présidents d'un grand nombre d'états africains où se perpétuent les mutilations sexuelles féminines, en vue d’obtenir leur soutien pour cette lutte et l'abolition de ces pratiques sur leur sol. Pays visités: Burkina Faso, Mali, Guinée, Mauritanie, Sénégal, Bénin, Côte d’Ivoire, Niger, Togo, Cameroun, Congo, Gabon, Zaïre, Ghana, Libéria, Sierra Leone. • Édition et diffusion du dossier d’information: «Les mutilations sexuelles féminines. Une lutte africaine.»
1985. En collaboration avec le gouvernement guinéen, organisation à Conakry d’un séminaire international concernant «L’intégrité et le bien-être de la femme».
1988. Mise en accusation publique du gouvernement italien, dont le ministre de la santé autorise, le 8 janvier, la pratique des mutilations sexuelles sur les fillettes africaines dans les services hospitaliers italiens. Sous la pression médiatique, le gouvernement italien annule cette autorisation le 4 février.
1988-1989. Avec le soutien financier et logistique de la Coopération suisse, organisation au Burkina Faso d’un séminaire national à Ouagadougou, puis d’un séminaire provincial à Ouahigouya, sur les «pratiques traditionnelles affectant la santé de la femme et de l'enfant». • Édition et diffusion du pamphlet d’information «Contre l’excision».
1998. Egypte. Audience auprès du Cheikh Tantaoui, grand Imam d’Al Azhar (Université islamique du Caire) qui vient d'émettre une fatwa, à la demande du ministre de la santé, stipulant clairement que la circoncision des filles n'est prescrite dans aucun texte religieux authentique. Traduction en français de cette fatwa et diffusion.
1999. Mise en place d'un dispositif de secours concret et direct aux jeunes filles et aux femmes du West Pokot, région très reculée du Kenya, où est encore pratiquée l'infibulation, la pire des mutilations sexuelles: ablation du clitoris et des petites lèvres, lacération et fermeture des grandes lèvres. L'infibulation précède le mariage, souvent précoce, également destructeur du sexe des filles à ouvrir au couteau ou à la corne de chèvre lors de la nuit de noces, ainsi que de leurs organes reproducteurs suite aux grossesses prématurées et aux accouchements difficiles.
Aujourd'hui Le travail de Sentinelles au secours de ces filles et de ces femmes soumises à la violence et aux outrages de telles pratiques se poursuit au West Pokot. Il est coordonné par une responsable de programme à Lausanne et un délégué permanent au Kenya. L'équipe kenyane se compose d'un administrateur, d'un secrétaire, d'une assistante sociale, d'un chauffeur, d'une infirmière, d'un gynécologue bénévole, d'un animateur responsable de l'organisation des séminaires, avec le concours de cinq animatrices spécialisées dans l’information familiale et communautaire (les VAM, ou «Village Advocacy Membres»). .
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Fillettes et adolescentes en danger d'être mutilées
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Excisées et infibulées, puis soumises de force à un mariage précoce, séquestrées, battues, violées. Au West Pokot, souvent la première de ces coutumes annonce fatalement la deuxième, et c’est parfois vers l’âge de 11 ans que ces filles fuient leur famille pour échapper à l’une ou à l’autre de ces violences, prenant le risque de se retrouver alors sans rien ni personne. À chacune d’entre elles, nous devons le secours immédiat, puis un accompagnement durable propre à préserver leur sécurité et leur intégrité.
• Les mettre à l'abri en un lieu sûr, dans une famille d’accueil ou dans un internat.
• Mener une médiation familiale, en présence du chef du village, dans le but d’informer les parents des graves conséquences physiques, psychiques et familiales pour leur fille, et des sanctions pénales qu'eux-mêmes encourent.
• Sceller la séance de médiation par la signature du parent responsable, et celle du chef du village, sur un document par lequel il s’engage à ne plus soumettre aucune de ses filles à l’une ou l’autre de ces coutumes.
• Les suivre jusqu’à ce qu’elles soient définitivement à l’abri, en assurant des visites régulières sur leurs lieux de vie, des soins médicaux, leur scolarisation, l'organisation d’ateliers d’activités manuelles et de sensibilisation, ainsi que l'octroi de micro-crédits.
Le secours annuel
51 nouvelles filles ont été secourues et 192 autres ont bénéficié d'un suivi. Au cours des 51 médiations familiales réalisées, 43 engagements parentaux ont été signés, 3 ateliers ont été organisés, suivis par 50 jeunes filles.
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Jeunes filles et femmes victimes de fistules |
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Mutilation sexuelle et infibulation, mariage précoce ou forcé, accouchement difficile en brousse de bébés souvent mort-nés, parfois à répétition, elles ont survécu à l’une ou plusieurs de ces violences. Elles demeurent alors dans la douleur et dans la honte de perdre leur urine continuellement, parfois leurs selles. Cet inconfort s’aggrave par l’odeur nauséabonde qui ne laisse personne dans l’ignorance de leur problème. À leur détresse intime et solitaire, à leur handicap physique, s’ajoute souvent le rejet de leur famille pour laquelle elles ne sont plus qu’encombrantes et inutiles. À nous de tenter de les réparer pour leur rendre une vie enfin respirable.
• Rechercher, découvrir et assurer à chacune l’accès à l’intervention chirurgicale adéquate. Parfois plusieurs opérations sont nécessaires. Elles sont possibles sur place, mais seulement pour celles qui en ont les moyens. Il nous faut organiser les missions opératoires et pourvoir à la prise en charge, tant logistique que financière des interventions.
• Mettre à profit les missions opératoires pour informer les concernées et leurs proches sur les causes et les effets de leur mal, afin d’en prévenir la répétition, et tenter de modifier le comportement de leur entourage à l’égard des filles et des femmes.
• Veiller au suivi strictement médical de chacune d’entre elles, et s’assurer de sa réintégration familiale et sociale harmonieuse. Quand c’est nécessaire, lui fournir les moyens d’exercer une activité lucrative adéquate à sa situation et ses capacités.
Le secours annuel
96 femmes ont été suivies sur le plan personnel et 41 jeunes filles et femmes ont reçu un traitement médical. 30 interventions chirurgicales ont été pratiquées au cours de 4 missions opératoires.
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Information et sensibilisation |
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Les mutilations sexuelles féminines et le mariage précoce sont pratiqués dans tout le West Pokot. Il est donc nécessaire d’informer le plus grand nombre de femmes et d’hommes, jeunes, adultes et vieux, des conséquences de ces coutumes dévastatrices et de leurs dégâts graves et irrémédiables sur la santé des filles et des femmes. Il nous faut également sensibiliser à tous les niveaux les acteurs de la société, du simple citoyen aux représentants du pouvoir. L’information et la sensibilisation se font:
• auprès de chacune des filles et des femmes secourues, soignées et accompagnées;
• auprès de sa famille, parentale et/ou conjugale;
• au sein de sa communauté: tenue de séminaires villageois de cinq jours pour informer séparément les filles, les garçons, les femmes, les hommes, les anciens, les accoucheuses traditionnelles et les exciseuses, et libérer ainsi la parole trop longtemps contenue sur le sexe des femmes. Clôture des séminaires par une rencontre et une déclaration communautaire, ainsi que la désignation par la communauté d’une «sentinelle» villageoise qui continuera l’information tout en veillant à la protection des filles;
• par des colloques dans les écoles primaires, secondaires et professionnelles;
• par des rencontres d'une journée avec les chefs de village et autres membres des autorités civile, juridique ou militaire, susceptibles d’apporter une contribution personnelle ou professionnelle à cette lutte; par des rencontres avec les villageois sur les places de marché.
Le secours annuel
Parallèlement à l'information directe dispensée aux filles et à leur famille grâce aux médiations familiales, le programme de sensibilisation a touché plus de 7000 jeunes et adultes, grâce à l'organisation de 16 séminaires d’une semaine dans les communautés, 8 colloques dans les écoles, 3 rencontres d'une journée avec les représentants du pouvoir (chefs de village, de district, etc.) et 3 rencontres avec les villageois |
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SALOME
«J’avais 12 ans quand j’ai été mutilée en 1994 avec quelques-unes de mes amies. Là où j’habite, si une fille n’est pas «coupée», aucun homme ne l’épousera.
La veille de ma mutilation, deux tonneaux d’alcool ont été préparés et les gens ont dansé toute la nuit dans deux de nos maisons. Nous étions 15 filles, parées de perles assorties, et nous avons dansé toute la nuit. Le lendemain matin, on nous a emmenées à la rivière où nous avons été enduites d’huile et nettoyées avant l’opération. Pour l’opération, on est déshabillée et assise sur une pierre, les jambes ouvertes et le visage tourné vers le haut. L’opération a été douloureuse car une grande partie de mon sexe a été coupée. On nous a abandonnées jusqu’à midi quand les opératrices sont revenues finir de nettoyer, avec le même couteau qu’avant, les parties mal opérées du sexe.
Lorsqu’une fille est opérée, il lui est absolument défendu d’exprimer sa peur, et si elle montre des signes de lâcheté les gens quittent immédiatement le lieu de l’opération. Le père, la mère et les frères de la fille portent des couteaux et des bâtons et au moindre signe de lâcheté, ils menacent de poignarder la fille ou de la battre.
Lorsque j’ai été opérée, mon père a refusé de m’accompagner car il craignait que je ne le supporte pas. Ma mère et les autres parents qui m’accompagnaient m’ont parée de perles après l’opération. L’une des quinze filles opérées avec nous n’est pas restée assez ferme. Elle a cligné des yeux durant l’opération et les gens se sont enfuis en hurlant, même l’opératrice.
Sa mère a voulu se pendre, mais les gens l’ont empêchée et éloignée de l’arbre sur lequel elle avait grimpé. Ses sœurs aînées opérées auparavant avaient été braves et n’avaient pas montré de signe de faiblesse. Elle était la dernière née de la famille. Jusqu’à présent, elle n’est pas mariée car aucun homme ne l’accepte comme épouse légale. Elle est la risée de la communauté.
Pendant l’opération, les filles sont enduites de boue. Une fille a saigné jusqu’à la mort car ses veines ont été ouvertes quand on l’a mutilée. On nous a donné des médicaments traditionnels afin de se nettoyer les blessures. Deux semaines après, nous nous sommes lavées les mains dans un alcool spécialement préparé pour l’occasion et on nous a demandé de faire quelques tâches domestiques, couvertes de la tête aux pieds de peaux d’animal qui nous cachaient de la vue des hommes de l’âge de nos pères.
De retour à la maison, nous sommes restées hors de la vue de nos pères jusqu’à la fin de la période de réclusion. Pour marquer sa fin, tous les parents des filles opérées ont préparé l’alcool traditionnel. Les gens ont chanté et dansé, alors qu’on nous amenait loin de chez nous pour nous enduire d’huile. Nos pères nous ont revues alors pour la première fois depuis l’opération, et ils ont enlevé les peaux qui nous couvraient.
Aujourd’hui, je conseille fortement aux filles qui ne sont pas déjà mutilée de ne pas le faire.
Après avoir été mutilée, je suis retournée à l’école un certain temps. Puis, j’ai dû rester à la maison parce que mes parents manquaient d’argent pour les frais d’écolage, ils m’ont fait comprendre qu’ils ne payeraient plus l’école.
Pour avoir ma dot (nombre de vaches variant selon la valeur de la fille), ils ont décidé de me donner en mariage à un homme que je n’ai jamais aimé. L’homme s’est présenté, mais j’ai refusé le mariage et j’ai fui chez mon grand-père. Mes cousins sont venus me ramener chez moi où j’ai été battue et obligée d’aller chez l’homme. J’ai été mariée et je suis tombée enceinte. Je n’étais pas heureuse car mes amies étaient à l’école. J’ai porté la grossesse à terme.
Lorsque j’ai accouché normalement à la maison dans la nuit, ils m’ont coupée, ouverte avec un couteau utilisé pour saigner les vaches, car ils n’avaient pas de rasoir. Mais le lendemain après-midi, à trois heures, l’enfant est mort. Après, je ne pouvais plus marcher pendant deux semaines.
Mes parents ont été informés, ils sont venus et l’enfant a été enterré. Je leur ai dit que je ne voulais pas rester là mais ils n’ont pas voulu le savoir. Je suis restée avec mon mari, mais ses parents se sont plaints que l’enfant est mort d’une malédiction prononcée par mes parents. Mon mari a commencé à me battre.
Un jour de marché, le Chef de la région est venu me voir et m’a demandé si j’étais heureuse chez mon mari. Je lui ai répondu que non et lui ai parlé de mon envie de retourner à l’école. Il m’a conseillé d’y aller malgré le manque d’argent. J’y suis allée dès le lendemain car j’étais jeune et toutes mes amies y étaient encore.
J’étais heureuse et je ne suis jamais revenue sur ma décision. Mes amies sont actuellement en 7e primaire et je suis devenue la première de ma classe. Je suis résolue à rester à l’école. Je préfère me priver de savon et d’habits pour avoir de l’argent pour les frais d’écolage.
À la fermeture d’école, j’ai été chez mon cousin pour ne pas aller chez mes parents et qu’ils m’obligent à retourner chez mon mari où je subirais des souffrances. Je ne sais plus ce qui se passe chez moi, mais je suis déterminée à continuer car une fois chez moi, on m’obligera à retourner auprès de cet homme. À part mon éducation je n’ai pas d’autres projet. Même si un autre homme se présente je ne renoncerai jamais à mes études.»
2006
C’est le courage et la détermination de Salomé qui ont gagné. Elle va très bien et a retrouvé le sourire. Elle n’a plus peur de rentrer à la maison : sa famille a été sensibilisée à sa situation par l’équipe Sentinelles et son père a accepté de signer l’engagement de ne plus la marier de force.
Elle a pu terminer ses études secondaires et travaille comme secrétaire dans nos bureaux à Makutano. Fervente dans sa lutte contre les mutilations sexuelles et le mariage précoce, l’une des ses tâches principales est l’accueil des filles qui viennent y chercher protection et soutien.
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